L’histoire du Dictionnaire philosophique

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« Voici le temps où mon sang bout, voici le temps de faire quelque chose. Il faut se presser, l’âge avance. Il n’y a pas un ­moment à perdre. Ils me font jouer de grands rôles de tragédie pour amuser ces ­enfants et ces Genevois. Mais ce n’est pas ­assez d’être un vieil acteur. Je suis et je dois être un vieil auteur, car il faut remplir sa destinée jusqu’au dernier moment. »

Voltaire à d’Argental, 29 juin 1763


Conçu à Sans-Souci, à la cour de Frédéric de Prusse, le ­Dictionnaire philosophique portatif est sorti des presses en 1764. Cramer, l’imprimeur principal de ­Voltaire depuis 1755, ne voulant ou n’osant pas l’imprimer, l’auteur a confié le travail à un imprimeur nouvellement établi à Genève, ­Gabriel Grasset, dont l’importante activité clandestine – pour Voltaire et d’autres – restera inconnue à la postérité jusqu’en 1987.

Les autorités genevoises, troublées par la menace que constituait le Dictionnaire philosophique pour les mœurs de la jeunesse, ne manquèrent pas de découvrir la culpabilité de Grasset en tant que vendeur de l’ouvrage. Il réussit à éviter le pire, en partie grâce à une série de mensonges d’une parfaite invraisemblance, en partie aussi parce que les autorités ne souhaitaient pas trop restreindre une activité commerciale lucrative, utile à la Répub­lique. La première édition fut vite épuisée et Grasset en imprima une deuxième en 1765, sous le nom de Varberg, s’exposant de nouveau à l’attention des magistrats plus ou moins diligents.

Ailleurs, notamment à Paris, la répression fut plus sévère, au point de sérieusement inquiéter Voltaire. Nous le voyons aujourd’hui tranquillement établi à Ferney, seigneur de village, gentil­homme de la chambre du roi, membre de l’Académie française, etc., etc. Lui se voyait finir comme Calas, roué, étranglé, brûlé, ses restes jetés à la voirie. L’audace de son Dictionnaire philosophique l’effrayait en pensant à ces « bœufs-tigres » par lesquels il se sentait, non sans raison, entouré.

Mais les jeux étaient faits et les éditions se multiplièrent – Frédéric II comblant l’effroi en faisant imprimer à Berlin une édition sous le nom même de Voltaire, goujaterie désinvolte ou manquement grave. Quand Cramer trouva enfin le courage de publier à son tour le Dictionnaire, en 1769, ce fut sous un autre titre, La Raison par alphabet, intitulé d’ailleurs plus adapté au contenu du recueil. Un an après, bon nombre des articles furent refondus dans une entreprise d’une tout autre envergure, les Questions sur l’Encyclopédie.


 Un monument déplorable

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« J’ai ouï parler de ce petit abominable dictionnaire ; c’est un ouvrage de Satan […] Heureusement je n’ai nulle part à ce villain ouvrage, j’en serais bien fâché, je suis l’innocence même. »

Voltaire, D11987

« Dieu me préserve, mon cher frère, d’avoir la moindre part au Dictionnaire philosophique portatif. J’en ai lu quelque chose ; cela sent terriblement le fagot. »

Voltaire, 9 juillet 1764

« J’ai ouï parler de ce petit abominable dictionnaire ; c’est un ouvrage de Satan […] Heureusement je n’ai nulle part à ce vilain ouvrage, j’en serais bien fâché, je suis l’innocence même. »

Voltaire, 16 juillet 1764

« Il existe un Dictionnaire philosophique portatif, volume de plus de trois cents pages, publié par le zèle infatigable du patriarche des Délices ; mais cela n’est vrai que pour les vrais fidèles ; car pour les malveillants il est démontré que ce grand apôtre n’y a aucune part. Au reste, l’édition entière de cet évangile précieux se réduit peut-être à vingt ou vingt-cinq exemplaires. Heureux ceux qui en peuvent avoir ! Si nous ne sommes pas au nombre de ces élus, il faudra bien chercher à obtenir communication de quelques-uns des principaux articles, jusqu’à ce qu’une heureuse témérité ait déterminé quelque libraire digne des honneur du martyre, à multiplier ce grain au profit des âmes et de son commerce. »

F. M. Grimm, CL, août 1764

« Des personnes sur le jugement desquels on peut compter m’ont assuré que ce livre frappait la religion par des endroits sensibles […] le Conseil jugera sans doute de sa sagesse les mesures les plus promptes et les plus efficaces pour arrêter, et s’il est possible, pour étouffer la contagion. »

Jean-Robert Tronchin, avocat général de Genève, 11 septembre 1764

« J’ai parcouru de l’œil ce Dictionnaire philosophique, le plus détestable de tous les livres du pestilentiel auteur. »

Charles Bonnet, 12 septembre 1764

« Cet ouvrage intitulé Dictionnaire philosophique portatif est un monument déplorable de l’abus qu’on peut faire de l’esprit et de l’érudition. […] Mais du moins nous pouvons rendre à l’auteur la justice qu’il n’est pas un ennemi déguisé, il sait bien qu’il ne se montre jamais plus dangereux que quand il se pare de la docilité la plus humble, et que c’est lorsqu’il paraît prodiguer à la religion ses hommages, qu’il l’insulte plus amèrement. »

Jean-Robert Tronchin, 20 septembre 1764

« Je serais homme à souhaiter de n’être point né si on m’accusait d’avoir fait le Dictionnaire philosophique car quoique cet ouvrage me paraisse aussi vrai que hardi, quoi qu’il respire la morale la plus pure, les hommes sont si sots et si méchants, les dévots sont si fanatiques que je serais sûrement persécuté. Cet ouvrage que je crois très utile ne sera jamais de moi. Je n’en ai envoyé à personne. J’ai même de la peine à en faire venir quelques exemplaires pour moi-même. Dès que j’en aurai, je vous en ferai parvenir. Mais par quelle voie? Je n’en sais rien. Tous les gros paquets sont saisis à la poste, les ministres n’aiment pas qu’on envoie sous leur nom des choses dont on peut leur faire des reproches. Il faut attendre l’occasion de quelque voyageur. »

Voltaire, le 21 septembre 1764 (D12095)

« Pourquoi diable vous démenez-vous, Suisse marmotte, comme si vous étiez dans un bénitier ? On ne vous dit mot, et certainement l’on ne veut vous faire aucun mal : vous désavouez le livre sans que l’on vous en parle, à la bonne heure ; mais vous ne me persuaderez jamais qu’il n’est pas de vous. »

Choiseul à Voltaire, 27 octobre 1764

« Vraiment j’ai lu ce dictionnaire diabolique. Il m’a effrayé comme vous, mais le comble de mon affliction est qu’il y ait des chrétiens assez indignes de ce beau nom pour me soupçonner d’être l’auteur d’un ouvrage aussi antichrétien. »

Voltaire, D12073

« Dieu me préserve, mon cher frère, d’avoir la moindre part au Dictionnaire philosophique portatif. J’en ai lu quelque chose ; cela sent terriblement le fagot. »

Voltaire, D11978

« Pourquoi diable vous démenez vous, Suisse marmotte, comme si vous étiez dans un bénitier ? On ne vous dit mot, et certainement l’on ne veut vous faire aucun mal : vous désavouez le livre sans que l’on vous en parle, à la bonne heure ; mais vous ne me persuaderez jamais qu’il n’est pas de vous. »

Choiseul à Voltaire, D12168

« Le plus détestable de tous les livres du pestilentiel auteur »

Charles Bonnet, ICL, 64 :188

« C’est un autel levé au libertinage et une école ouverte au matérialisme. »

Louis-Mayeul Chaudon

« Mystères, dogmes, morale, discipline, culte, vérité de la religion, autorité divine et humaine, tout est donc en butte à la plume sacrilège de cet auteur qui se fait gloire de se ranger dans la classe des bêtes en mettant l’homme à leur niveau, puisqu’il n’admet de bonheur que celui des sens, et qu’il consent à périr entièrement comme elles. »

Réquisitoire de l’avocat général d’Omer Joly de Fleury devant le Parlement de Paris,
19 mars 1765

« Ce livre brise tous les liens qui attachent les hommes à la vertu. […] C’est un autel élevé au libertinage et une école ouverte au matérialisme.»

Chaudon, Dictionnaire antiphilosophique, 1767

« Deux jeunes libertins y furent condamnés au feu en 1766 ; le Dictionnaire philosophique fut jetté par ordre du Parlement dans le bucher qui consuma le chevalier de La Barre […] on crut qu’il était nécessaire d’arrêter le venin d’un mal contagieux et épidémique par un exemple effrayant. »

…Anti-dictionnaire philosophique, 1775, t. I

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Comment éditer l’interdit…

 

Il existait en France au XVIIIe siècle des presses dont les autorités ignoraient l’existence – Émilie Du Châtelet semble en avoir possédé une – mais étant en dehors des circuits industriels et commerciaux elles était forcément peu productives. Pour rester clandestin tout en étant efficace, il fallait se cacher derrière une activité éditoriale licite.

Quand les autorités ont perquisitionné chez Grasset ils n’y ont trouvé « que des ouvrages permis » et ont constaté que son stock ne comportait que des « livres de dévotion de notre Église » – sans doute ont-ils vu des exemplaires des Psaumes du roi et prophète David, mis en vers français, imprimés par Grasset en ce même an de grâce 1764. La perquisition est-elle tombée au bon moment pour lui ? ou avait-il un cachette à proximité de son atelier ?

Grasset a commis cependant deux erreurs. Sa femme a vendu des exemplaires du Dictionnaire philosophique au libraire Chirol de Genève, ils ont été trouvés chez lui et il a trahi ses fournisseurs. L’éditeur clandestin avisé ne vend qu’en dehors de sa propre ville…

Autre erreur, celle de se servir d’ornements gravés sur bois, qui sont des artefacts uniques. La police scientifique était alors dans son enfance, mais elle fonctionnait déjà et les archives de Genève en conservent la trâce : comparaisons de caractères, de papier et d’ornements dans le but d’identifier les imprimeurs d’ouvrages interdits. Dans sa deuxième édition du Dictionnaire philosophique, publié en 1765, Grasset n’utilise que des ornements typographiques, difficiles voire impossibles à exploiter comme preuve.

Une fois l’ouvrage composé et imprimé, il fallait acheminer les exemplaires, en feuilles ou brochés. Genève était alors enclavée par la France et la Savoie, on pouvait faire appel aux service de passeurs professionels pour monter la Faucille ou bien envoyer la marchandise par bateau à Morges pour qu’elle passe ensuite vers l’Allemagne et l’Europe du Nord.

Pas question de vendre au-delà de quelques centaines d’exemplaires. Dès l’arrivée de la première édition d’un nouveau texte de Voltaire dans une ville d’une certaine importance elle y été immédiatement contrefaite, ouvrant un autre cercle de diffusion. Ce processus se poursuivait de lieu en lieu partout où on lisait le français et au-delà les traductions prirent le relais.

Mais la « philosophie » ne suffissait pas à payer les factures, la pornographie suivait donc les mêmes voies et en fin de compte c’est en tant que pornographe que Grasset a été condamné et déchu.


En 1734, Voltaire nous a peint, dans ses Lettres philosophiques, un portrait flatteur de la liberté à l’anglaise… « Un Anglais, comme homme libre, va au ciel par le chemin qui lui plaît ». Moins d’un siècle plus tard, les Anglais libres allaient droit en prison, grâce aux lois draconiennes en vigueur dans un pays effrayé par ce qui s’était passé outre-Manche avant et après la chute de Robespierre.


Liberté à l’anglaise

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“Tout homme qui persécute un autre parce qu’il n’est pas de son opinion, est un Monstre !” Voltaire.

AVIS EST DONNÉ AUX AMATEURS, que le Dictionnaire philosophique de M. de VOLTAIRE, est en cours de publication chez R. SHORTER, 49, Wych Street, Strand, en 20 livraisons hebdomadaires, au prix de 6d le numéro ; et vendu également par R. Carlile, 55, Fleet Street ; et par la plupart des autres libraires.

DE QUELQUE MANIÈRE qu’on regarde Voltaire, que ce soit comme un penseur politique, dont les écrits influents ont créé une nouvelle façon de penser dans le domaine de la philosophie ; ou comme un poète, un philosophe et un historien, il doit être compté parmi les plus brillants ornements du pays qui lui donna naissance.

Dans le temps même où Voltaire était l’objet de l’envie, de la persécution et de la haine du clergé et des bigots, il défendait avec éloquence la cause de la liberté et de la tolérance religieuse et soutenait avec énergie sa maxime favorite – Les mortels sont égaux ; ce n’est pas la naissance, c’est la seule vertu qui fait la différence.

Il a été dit au sujet de Voltaire (comme de Paine et autres), par des sots-malfaisants, des vieilles femmes, des prêtres et autres espèces semblables, qu’au moment de sa mort, il changea de sentiment ; il faut faire savoir ici que de telles assertions sont toutes fausses. – Voltaire, malade, s’entendant demander par un curé, « qui était un de ces hommes qui ne sont qu’un mixte d’hypocrisie et d’imbécillité », s’il croyait à la Divinité de ­Jésus-Christ, répondit – « Au nom de Dieu, Monsieur, ne me parlez plus de cet Homme ! et laissez-moi mourir en paix ! ! »

Le Dictionnaire philosophique, (« qui est l’une de ces productions hardies et exceptionnelles de la raison humaine qui suscitent notre étonnement par leur acuité et la facilité avec laquelle elles font tomber le voile de la superstition des yeux de la stupide crédulité ») étant devenu rare, et un exemplaire d’une édition avec les notes traduites par Alexander Holmes ayant été, non sans difficulté, obtenu, sera donc dans les conditions dites, en 20 Livraisons Hebdomadaires à 6d l’unité, publié jusqu’à son achèvement réel ; l’ensemble, incluant une Relation Originale de la Vie de Voltaire, devant former deux beaux Volumes, dont les Pages de Titre seront fournies gratuitement.

Imprimé par B. Johnson, 10, White-Hart Yard, Drury Lane.

L’édition du Dictionnaire philosophique annoncée par ce tract ne semble pas avoir été terminée. Elle aurait repris le texte de celle publiée à Londres en 1819 par B. Johnson, sans doute le même Johnson que l’imprimeur du tract. Si on a peu d’informations sur la vie de l’éditeur Robert Shorter, rédacteur de la Theological comet, or freethinking Englishman (1819), son co-éditeur Richard Carlile (1790-1843, ci-contre) est l’une des figures les plus connues du mouvement radical anglais de la première moitié du XIXe siècle. Éditeur d’un journal à succès, The Republican, Carlile fut emprisonné deux fois pour ses activités éditoriales, plus de huit ans au total. Il s’est servi d’un de ses procès pour lire à haute voix, dans le tribunal, la totalité de l’ouvrage interdit de Thomas Paine, The Age of reason. La publication du procès-verbal d’un procès étant permise, c’est ainsi que cet ouvrage capital a pu continuer à être diffusé auprès du public anglais.

Ce sont les Américains qui ont su réparer l’honneur des Anglo-Saxons en publiant, quelques années plus tard, une édition exceptionnelle du Dictionnaire philosophique. Parue à Boston en 1836, en deux volumes, avec des « additional notes, both critical and argumentative », l’édition préparée par Abner Kneeland avait une particularité, celle de vouloir supplanter la Bible.

Comme Carlile, Kneeland a eu des problèmes avec les autorités. Accusé d’avoir publié des textes scandaleux, impies, obscènes, blasphématoires et profanes au sujet de Dieu – il semble que l’article « Circoncision » du Dictionnaire philosophique y était pour quelque chose –, il fut emprisonné dans le Massachusetts pendant soixante jours en 1838. L’apport exceptionnel de son édition était l’insertion de pages blanches, encadrées, destinées à remplacer les pages libres des Bibles familiales : dorénavant, ce n’est plus Dieu qui aurait eu la place centrale dans la famille, mais Voltaire. On connaît le succès de cette initiative…

 

 

 

 

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