La guerre sans fin ?

Par Roger-Pol Droit

Quelle guerre ? Ces deux gloires de la France des Lumières ne sont-elles pas liées à jamais? Tous ceux qu’a émus aux larmes la mort de Gavroche dans « Les misérables » savent bien que « la faute à Voltaire » s’unit, dans la même ritournelle, à « la faute à Rousseau ». Ce n’est pas un hasard si la Révolution française les a installés l’un à côté de l’autre au Panthéon, Voltaire en 1791, Rousseau en 1794. Ennemis du despotisme, amis des libertés, écrivains et poètes autant que philosophes et consciences publiques, ils semblent avoir mené les mêmes combats. « Je fais la guerre », proclamait Voltaire. Rousseau, à l’évidence, pouvait en dire autant. Malgré tout, il se pourrait que leur proximité, évidente à nos yeux, existât plus dans notre regard que dans leurs combats réels.

Car leurs cibles, en réalité, ne sont pas les mêmes. Si Voltaire ferraille contre le fanatisme, les superstitions, les préjugés contraires à la raison, Rousseau, lui, choisit de s’attaquer aux progrès des sciences et des techniques, à l’hypocrisie et à l’égoïsme des civilisés. Quand Voltaire veut la démystification, Rousseau cherche l’authenticité. Il n’est donc pas du tout certain que leurs deux démarches s’ajustent. A y regarder de plus près, il apparaît que tout oppose Voltaire, génie de la satire, et Rousseau, penseur de la nature.

Côté Voltaire, l’obsession de réussir. L’homme travaille nuit et jour à construire sa renommée, ses réseaux, sa fortune et son pouvoir, qui tous finissent par être considérables. Avide de briller, de batailler, de rire et de jouir, il fait l’éloge du luxe et de la propriété, multiplie les bons mots et les conquêtes féminines. Côté Rousseau, le monde des petites gens. Jean-Jacques est laquais, secrétaire, copiste de musique, se méfie des raffinements excessifs et les juge pervers. Taraudé par la pureté, habité par le désir impérieux d’avouer tout ce qu’il a fait, Rousseau cherche à se rendre transparent, à se faire aimer en se montrant tout entier.

Ne s’agirait-il donc que d’un conflit de tempérament, du choc de deux sensibilités ? D’une affaire du XVIIIe siècle ? Du divorce entre société de salons et naissance des émois romantiques ? Rien n’est moins sûr. En scrutant la querelle qui a opposé ces deux figures, on s’aperçoit que leur antagonisme engage des conceptions totalement inconciliables de l’homme aussi bien que de la nature, du progrès, du politique. On découvre que ces deux contemporains ne se sont jamais rencontrés-sauf une fois, à Paris, vers 1750-, mais qu’ils n’ont jamais cessé de se lire, de se jauger, de ne pas se comprendre et finalement de se déchirer.

En réalité, le duel entre ces deux monstres géniaux inaugure les temps modernes. Ce n’est pas un épisode lointain d’une histoire de la pensée. C’est l’apparition d’une fracture, dont on découvrira qu’elle est toujours à l’oeuvre, en sous-main, dans bon nombre de débats de notre actualité culturelle, sociale ou politique.

Acte I – Admiration contre indifférence

Où l’on découvre un jeune homme hypersensible et une star surchargée.

On devient parfois sérieux quand on a 17 ans. Jean-Jacques, revenant de Turin, s’installe à Annecy chez Mme de Warens, celle qu’il appellera « Maman ». Elle lui apprend bientôt le latin, l’amour, la philosophie et les manières. « J’avais trouvé quelques livres dans la chambre que j’occupais », écrira-t-il plus tard. Parmi eux, « La Henriade », grand poème de Voltaire, où il découvre qu’il faut « un t à la troisième personne du subjonctif ». Sans doute est-ce là la première rencontre de Rousseau avec l’oeuvre de Voltaire, auteur déjà fort célèbre, dont la renommée, bien établie, est alors surtout celle d’un poète et d’un dramaturge.

Ce Voltaire-là devient vite l’auteur favori du tout jeune Jean-Jacques. Mieux : il constitue son modèle, son idéal d’écriture. Deux ans plus tard, en 1731, quand Jean-Jacques rejoint « Maman » à Chambéry et se lie d’amitié avec M. de Conzié, c’est l’enthousiasme : « Rien de ce qu’écrivait Voltaire ne nous échappait. » Dans « Les confessions », Rousseau reconnaît encore que les « Lettres philosophiques » de Voltaire, en 1734, fut le livre qui « l’attira le plus vers l’étude, et ce goût naissant ne s’éteignit plus depuis ce temps-là ». Indiscutablement, le jeune homme a pour son aîné admiration et même tendresse. « […] et toi, touchant Voltaire / Ta lecture à mon coeur restera toujours chère ».

Touchant ? L’auteur qu’admire le jeune homme n’est pas le persifleur, le mondain, le polémiste frondeur. C’est l’auteur de « Mérope », de « Zaïre » ou d’« Alzire », pièces oubliées qui faisaient alors la gloire de Voltaire. En 1737, on joue « Alzire » à Grenoble. Dans la salle, Jean-Jacques, 25 ans, manque de s’évanouir d’émotion : « Je ne laissai pas d’y être ému jusqu’à perdre la respiration ; mes palpitations augmentèrent étonnamment, et je crains de m’en sentir quelque temps. » Ce qui le bouleverse ? Tout ce qu’il trouve « grand », « sublime », « pathétique » dans ce théâtre qui nous semble plutôt boursouflé de passions d’un autre temps. Dans les tirades d’Alzire, princesse péruvienne, nous avons quelque difficulté à trouver autre chose que matière à sourire. Mais un passage de ce genre a dû toucher Rousseau :

« Vous voyez quel effroi me trouble et me confond :

Il parle dans mes yeux, il est peint sur mon front.

Tel est mon caractère : et jamais mon visage

N’a de mon coeur encor démenti le langage.

Qui peut se déguiser pourrait trahir sa foi ;

C’est un art de l’Europe : il n’est pas fait pour moi. »

Si le jeune Rousseau rêve d’imiter un jour le grand Voltaire, qui a dix-huit ans de plus que lui, c’est que personne ne lui paraît forger des vers si sonores et si souples, mettre en scène des sentiments si nobles, parvenir à rendre si sensibles les vertus, la grandeur des âmes et la vivacité de leurs transports. C’est pourquoi, quand Jean-Jacques écrira à Voltaire, en 1745 : « Monsieur, il y a quinze ans que je travaille pour me rendre digne de vos regards », comme toujours il sera sincère. Cette fois, enfin, le débutant qui commence à se faire connaître dans les salons va travailler pour le maître !

Mais ce n’est qu’un travail fastidieux, dont Voltaire se désintéresse complètement. Il s’agit de réduire à un acte, pour la jouer à la Cour, une comédie-ballet en trois actes écrite par Voltaire sur une musique de Rameau. Rousseau, qui commence à se faire remarquer comme musicien et comme poète, est chargé de la besogne par le maréchal-duc de Richelieu. Il réduit le texte de moitié, rédige les raccords, arrange la musique et compose même une nouvelle ouverture. Quelques jours seulement avant la représentation des « Fêtes de Ramire », où il ne se rendra même pas, Voltaire précise à Rousseau qu’il s’en remet entièrement à lui, le félicite pour son double talent, et ajoute sans se fatiguer : « Je compte avoir bientôt l’honneur de vous faire mes remerciements. » Pour autant que l’on sache, ce ne fut jamais le cas.

Voltaire est en effet bien trop occupé. Il vient d’être nommé historiographe du roi et triomphe à la Cour. Le rimailleur insolent que poursuivaient des sbires et des gendarmes appartient au passé. Le philosophe qui a fait connaître aux Français Newton et Locke s’est estompé derrière l’ami des princes. Il compose « Zadig », l’un de ses contes majeurs, gère au mieux la fortune qu’il a construite, entame une liaison avec Mme Denis, fille de sa soeur, correspond avec Frédéric II, qui l’accueillera bientôt en Prusse. Qu’aurait-il à faire d’un petit musicien genevois ?

Acte II – Une mésentente cordiale

Où le jeune homme s’affirme tandis que le maître se moque gentiment de lui.

D ans les années qui suivent, Rousseau commence à être connu. Il fréquente Diderot, Grimm, Condillac. Secrétaire de Mme Dupin, il a ses entrées dans le salon de Mme d’Epinay. Sa liaison avec Thérèse Levasseur, qui n’est pas vraiment une marquise, prête à sourire chez ce beau monde. Mais tous ignorent qu’il a déposé aux Enfants trouvés deux nourrissons nés de cette union. Pour l’« Encyclopédie », le grand ouvrage du temps, machine de guerre du parti des Lumières, d’Alembert lui a commandé plusieurs articles sur la musique. Bref, même si ce jeune homme n’a pas encore publié grand-chose, c’est un nom qui monte.

Octobre 1749. Jean-Jacques rend visite à Diderot, alors emprisonné au château de Vincennes, comme il arrive à l’époque aux philosophes. En chemin, il lit le sujet d’un concours proposé par l’académie de Dijon : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les moeurs ». A ces mots, le voilà, d’un coup, comme foudroyé. Palpitation, larmes, « trouble inexprimable », « étourdissement semblable à l’ivresse »… on ne saura jamais ce qu’il a vécu dans ce moment où les émotions le submergent tandis que les idées se bousculent. Les différents récits par Rousseau de cette scène fondatrice montrent qu’un tournant de son existence s’est joué là. « A l’instant de cette lecture, je vis un autre univers et je devins un autre homme. »

Arrivant auprès de Diderot, Rousseau se trouvait encore « dans une agitation qui tenait du délire »… Son ami Denis l’écoute, l’encourage, l’incite à développer, à écrire, à concourir. De cette extase a découlé, selon Rousseau, une grande partie de son oeuvre. Elle renferme son intuition philosophique centrale. Il va la développer d’abord dans le « Discours sur les sciences et les arts », qui remporte le prix, devient son premier livre publié et fait naître sa notoriété. Il l’approfondit, quatre ans plus tard, dans la critique des progrès techniques et de la propriété contenue dans le « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes ». Dans les ouvrages de sa maturité, il en poursuivra encore les conséquences : transformations de l’éducation décrites dans l’« Emile », mutation du pouvoir politique analysée dans « Du contrat social ».

Mais qu’a-t-il donc vu ? Ce qui étreint Jean-Jacques, depuis toujours peut-être, c’est le divorce artificiel qui s’est introduit en nous, les civilisés, entre le coeur et la raison. Trop souvent, la réflexion vient arrêter dans notre coeur les élans spontanés de la pitié. Ces impulsions naturelles ne peuvent cependant être totalement extirpées : la pire crapule n’est jamais « sans coeur » en toutes circonstances. Il faut donc distinguer « l’homme de la nature », toujours prêt à s’émouvoir du sort de ses semblables, continûment capable de les comprendre par le coeur, et « l’homme de l’homme », artificiel, égoïste, insensible et calculateur. Ce qu’entrevoit Rousseau, dans son extase, ce jour-là, c’est bien que la nature en nous est entravée, déformée, mais nullement étouffée ni détruite.

Par la suite, il s’efforcera d’abord de comprendre, au fur et à mesure, le mécanisme de ce dédoublement, la façon dont l’Histoire a fini par empêcher l’homme de réaliser sa nature. Puis il cherchera le moyen de restaurer la perfection de la nature au sein même de la société. Car il ne s’agit évidemment jamais pour lui d’imaginer qu’on puisse revenir en arrière, dissoudre la société, effacer les sciences pour rejoindre la nature comme si elles n’avaient jamais existé.

Et voilà précisément ce que Voltaire ne comprend pas et surtout n’admettra jamais. Il croit-ou feint de croire-que Rousseau propose une régression, un retour « à quatre pattes », pour « manger de l’herbe ». Or cet ami du progrès, confiant dans les sciences, ce prince des Lumières est aux antipodes d’une apologie de la pure nature. En 1736 déjà, dans « Le mondain », Voltaire proclamait : « J’aime le luxe et même la mollesse, / Tous les plaisirs, les arts de toute espèce, / La propreté, le goût, les ornements. » Les bienfaits de la civilisation sont indéniables, la barbarie est du côté de l’ignorance, la vertu naît avant tout de l’éducation, non de la spontanéité sauvage. Telles sont, de bout en bout, ses convictions profondes.

Le clivage, désormais, n’est plus affaire de caractère ou de milieu social. C’est un choix fondateur qui oppose Voltaire et Rousseau. Objet du désaccord : la définition même de l’humain. Options incompatibles : la primauté de la culture, ou celle de la nature.

Option Voltaire : seuls le savoir, le travail, les échanges, la longue et patiente accumulation des connaissances acquises peuvent transformer ces brutes que nous sommes en citoyens plus ou moins civilisés, capables de vertus, d’honneur, de créations. Livrée à elle-même, la nature est inerte, rugueuse, voire menaçante et destructrice. Elle est en l’homme source de fanatisme et de violence. Seul l’artifice humanise. Tout ensauvagement est régression.

Option Rousseau : dans le fond, seule la nature est bonne, tout ce qui en éloigne déforme et détériore. Nous ne sommes pervers, cruels ou inhumains qu’à la mesure de la dénaturation que nous font subir nos connaissances, nos artifices et nos rivalités fabriquées. Retourner à la nature-en nous plus encore que hors de nous-, c’est revenir à la santé, à la paix, à l’ordre authentique. Les artifices de la civilisation sont des maux, non des remèdes. Il convient de les défaire ou de les contourner.

On ne saurait rêver duel plus radical. Mais les protagonistes ne semblent pas encore s’en être clairement rendu compte. La tension monte, mais le ton demeure badin. Certes, Voltaire est furieux quand il lit le passage fameux où Rousseau, dans le deuxième « Discours », s’en prend à la propriété et regrette qu’on n’ait pas « arraché les pieux » ou « comblé le fossé » le jour où fut pour la première fois « enclos un terrain ». « Voilà la philosophie d’un gueux qui voudrait que les riches fussent volés par les pauvres », note Voltaire dans la marge de son exemplaire. Publiquement, pourtant, il se contente encore de s’amuser des étranges lubies de ce nouveau venu. Ce garçon a décidément des idées curieuses, il suffira de faire rire à ses dépens. D’ailleurs, il travaille avec les philosophes et participe à l’« Encyclopédie », ce n’est donc pas un ennemi. Il commence à connaître un indéniable succès. Ce tâcheron obscur, un rival ?

Acte III – Ruptures, injures et violences

Où chacun à sa manière en vient à déclarer sa haine.

En dépit de tous leurs désaccords, les deux hommes sont donc encore loin d’avoir publiquement rompu. Pendant plusieurs années, les critiques restent courtoises, les relations distantes mais polies. Rousseau peut critiquer les méfaits du luxe, dénoncer le leurre des progrès, mettre en cause la propriété et les inégalités sociales, Voltaire choisit de ne pas le prendre au sérieux. Quand un tremblement de terre fait au Portugal des milliers de morts innocents, le 1er novembre 1755, Voltaire critique aussitôt, dans son « Poème sur le désastre de Lisbonne », la croyance en la providence. Alors que Rousseau réplique pour prendre la défense de l’idée de providence, Voltaire lui répond sans acrimonie. On est encore entre philosophes. Désaccord : oui, destruction : non.

Mais, trois ans plus tard, Jean-Jacques commence à aggraver son cas. Dans sa « Lettre à d’Alembert sur les spectacles », il prend fait et cause pour le maintien de la prohibition du théâtre à Genève. Voltaire avait fait construire un théâtre dans sa propriété proche de Genève. Une part de la bourgeoisie genevoise y allait jouer ou voir jouer ses pièces et celles d’autres auteurs. La rigueur calviniste de Rousseau, qui le pousse à condamner le théâtre pour immoralité, n’est pas simplement ridicule et dépassée aux yeux de Voltaire. Elle vient compliquer ses démêlés avec les pasteurs, brouiller ses relations avec les autorités de la ville, affaiblir une position à laquelle Voltaire tient particulièrement. Malgré tout, cette fois encore, Voltaire persiste à ne pas prendre Rousseau au sérieux.

Jusqu’à ce jour de juin 1760 où Rousseau adresse directement à Voltaire cette lettre extraordinaire où, tout en l’assurant de son admiration et de son respect intacts, il lui dit « je vous hais » et lui en explique les raisons avec ce mélange de sincérité et d’outrance dont il est coutumier. Jean-Jacques, il est vrai, ne va pas bien : il se brouille, à cette époque, avec Diderot, avec Grimm, avec Mme d’Epinay. Il se croit persécuté de tous, en butte à des complots, exposé à toutes sortes de rumeurs. « Je voudrais que Rousseau ne fût pas tout à fait fou, écrit Voltaire à d’Alembert, mais il l’est. Il m’a écrit une lettre pour laquelle il faut le baigner et lui donner des bouillons rafraîchissants. »

Pourtant, quand on lit attentivement le texte de Rousseau, il exprime plus sa souffrance et sa propre déception que sa détestation de Voltaire. Toutefois, le moment est des plus mal choisis. Les philosophes, Voltaire en tête, sont en butte à une attaque en règle. Palissot de Montenoy, dans sa comédie « Les philosophes », dépeint Voltaire et ses amis comme autant de corrompus cyniques attaquant sans scrupules tout ce qui n’appartient pas à leur coterie. Et voilà justement le moment que choisit Jean-Jacques pour clamer sa haine ! Aux yeux de Voltaire, ce n’est plus folie douce, mais trahison. Jean-Jacques n’est plus un benêt. C’est un Judas, un faux frère, un compagnon de route passé à l’ennemi. Un « inconséquent », un « coquin ». Cette fois, un homme à abattre.

« Je n’aime ni ses ouvrages ni sa personne », dit à son tour Voltaire à propos de Rousseau. Désormais, plus rien ne retiendra ses invectives. « La nouvelle Héloïse », ce roman de Rousseau qui déclenche l’enthousiasme des premiers lecteurs ? « Sot, bourgeois, impudent, ennuyeux », ce n’est que « l’oeuvre d’un polisson malfaisant ». « Du contrat social », qui prépare la pensée de la Révolution ? « Insocial », « peu sociable », digne d’un « philosophe des Petites Maisons » c’est à dire de l’asile de fous. L’« Emile », qui fonde à sa façon la pédagogie moderne ? « Fatras d’une sotte nourrice. » Ce n’est pas encore le pire.

A l’automne de 1764, Rousseau publie « Lettres écrites de la montagne », où il fait dire à Voltaire : « J’ai tant prêché la tolérance ! Il ne faut pas toujours l’exiger des autres et n’en jamais user avec eux. » Plus encore, l’ensemble acccuse Voltaire d’être complice des persécuteurs de Rousseau, de préférer les plaisanteries au raisonnement, de ne pas croire en Dieu et autres gentillesses. « On a pitié d’un fou , réplique Voltaire , mais quand la démence devient fureur, on le lie. » Alors Voltaire se déchaîne et n’hésite plus devant aucun moyen.

Le secret de Rousseau le plus intime, connu seulement de quelques proches, il le dévoile, et en quels termes ! « Nous avouons avec douleur et en rougissant que c’est un homme qui porte encore les marques funestes de ses débauches et qui, déguisé en saltimbanque, traîne avec lui de village en village, et de montagne en montagne, la malheureuse […] dont il a exposé les enfants à la porte d’un hôpital, en rejetant les soins qu’une personne charitable voulait avoir d’eux, et en abjurant tous les sentiments de la nature comme il dépouille ceux de l’honneur et de la religion. »

Désormais, Voltaire n’aura plus de mots assez durs pour fustiger Jean-Jacques, « ce monstre de vanité et de contradiction, d’orgueil et de bassesse », ce « scélérat », ce « petit singe ingrat », « destiné à tomber dans un éternel oubli », « né dans la fange, pétri de tout l’orgueil de la sottise ». En 1768, avec les vers burlesques de « La guerre civile de Genève », la haine est à son comble : « C’est de Rousseau le digne et noir palais / Là se tapit ce sombre énergumène/ Cet ennemi de la nature humaine / Pétri d’orgueil et dévoré de fiel / Il fuit le monde et craint de voir le ciel. » Le couple Thérèse-Jean-Jacques devient carrément satanique, et le ton de Voltaire est crispé de fureur : « L’aversion pour la terre et les cieux / Tient lieu d’amour à ce couple odieux./ Si quelque fois, dans leurs ardeurs secrètes/ Leurs os pointus joignent leurs deux squelettes/ Dans leurs transports ils se pâment soudain/ Du seul plaisir de nuire au genre humain. »

Tout est dit. Durant les dix dernières années qu’ils auront encore à vivre (ils meurent en effet la même année, en 1778), les deux philosophes s’ignoreront définitivement.

Epilogue

Où sont évoqués quelques débats de l’actualité.

Et pourtant-ironie de l’Histoire ?-, après s’être tant haïs, les voilà donc qui reposent à quelques mètres l’un de l’autre, depuis plus de deux siècles et sans doute pour longtemps encore. Déclarés bienfaiteurs du genre humain, grands hommes de la nation, honorés de la considération universelle, dans cette crypte du Panthéon en apparence si tranquille, les deux philosophes ennemis se trouvent embaumés dans une gloire commune qui s’est employée à gommer leur duel.

Les traces en sont pourtant visibles un peu partout dans notre actualité. Car le duel entre eux se renouvelle et se perpétue, en sous-main, dans d’innombrables débats de l’heure concernant la nature, l’éducation, le savoir, la vie sociale, la réussite, l’argent, les sentiments, le plaisir, le pouvoir. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir que la France de 2008 n’en finit pas d’opposer descendants de Voltaire et disciples de Rousseau. Voyez les débats sur la médecine et la santé. Chez ceux qui dénoncent les techniques déshumanisantes, fustigent la sophistication néfaste des traitements, critiquent les abus pharmaceutiques, prônent l’efficacité des médecines douces et des thérapies traditionnelles, comment ne pas entendre la voix de Rousseau ? Et celle de Voltaire, comment ne pas la retrouver dans les arguments soulignant qu’on doit à la science l’allongement de la durée de la vie, l’amélioration de la santé mondiale, la régression des maladies mortelles, le perfectionnement des dépistages et des soins ?

Sans doute ne peut-on être sûr et certain que Voltaire soutiendrait les OGM et Rousseau l’intégrité du Larzac, mais il est sûr que leur duel se poursuit aujourd’hui, dans les débats autour de l’environnement, plus nettement que partout ailleurs. Rousseauiste, foncièrement, l’idée que notre industrie violente la planète, perturbe ses équilibres et saccage son ordre. Voltairiennes au contraire la méfiance envers le catastrophisme écologique ou bien la confiance dans les sciences et les techniques pour trouver des solutions aux problèmes qu’elles-mêmes suscitent.

Dès que l’on parle d’éducation s’opposent les tenants du développement de l’enfant à partir de ses capacités propres et les partisans de l’apprentissage nécessaire des connaissances de base. Les uns, lointains descendants d’Emile, souhaitent d’abord laisser la nature s’épanouir. Les autres, héritiers indirects du patriarche de Ferney, ne jurent que par les livres et l’enseignement transmis. Les jugements que l’on porte sur l’argent contiennent aussi, en filigrane, comme les anciens billets de banque, la figure de Voltaire ou celle de Rousseau. On trouve la première dans les discours qui jugent légitimes la propriété, les fortunes édifiées sur la spéculation, les plaisirs du luxe. La seconde se discerne quand on dénonce les inégalités colossales, l’insensibilité des nantis, les profits sans travail.

On retrouve encore les deux philosophes ennemis tapis dans des débats actuels relatifs à la paix mondiale, aux institutions internationales, au féminisme ou aux biotechnologies. Leurs altercations y prennent des formes diverses, parfois inattendues, mais on y décèle toujours, de manière récurrente, les deux postulats : celui de Voltaire-rudesse et dureté de la nature, améliorations possibles par la culture-et celui de Rousseau-autorégulation de la nature, déséquilibrée par la nocivité de la culture. Sans fin, on vous l’avait bien dit.

Voltaire-Rousseau: la guerre sans fin ? Publié en 2008 dans L’Express

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