Charles Dantzig

Voltaire aurait adoré se moquer de Sarah Palin

Que reste-t-il de Voltaire ? Voltaire est le grand écrivain français le plus mal considéré. Il est jugé sur un tout petit fragment de ses écrits. Ses oeuvres complètes sont introuvables en librairie (1). On ne peut se procurer que le Traité sur la tolérance, Candide ou Zadig, un peu de sa correspondance… Et puis c’est à peu près tout.

A sa mort, Voltaire a été victime d’une simplification outrancière, qui en a fait une figure politique et morale, réduite au combat pour la liberté de pensée. C’est une dimension importante de son oeuvre… Oui, bien sûr. Dans nombre de pays d’Asie, du Proche-Orient ou d’Afrique, qui ne respectent pas ce droit fondamental, l’effigie de Voltaire devrait figurer sur les billets de banque. Mais il ne se résume pas à cela.

Que dirait-on si Victor Hugo, sans doute l’auteur le plus prolifique de notre littérature avec Voltaire, n’était passé à la postérité que pour ses discours contre la peine de mort et son pamphlet sur Napoléon III ? Que dirait-on si ses romans, sa poésie et son théâtre n’étaient plus publiés ?

Le théâtre de Voltaire est qualifié d’injouable par nombre de spécialistes. Partagez-vous cette opinion ? Qui l’a lu, ce théâtre ? Dire que ses tragédies ne valent rien est la meilleure façon d’éviter d’avoir à les lire. Quelle injustice ! C’est un beau théâtre. Irène, sa dernière pièce, est réussie. Il est aussi l’auteur de comédies très drôles. J’ai publié il y a quelques années une anthologie de ses poèmes. Il y en a d’excellents dans un genre didactique sans doute démodé, mais croyez-moi, le style surréaliste s’est déjà beaucoup démodé lui aussi.

Voltaire était le premier historien moderne. Son Siècle de Louis XIV est un ouvrage remarquable. Malheureusement, on ne lit plus l’Essai sur les moeurs. Ce n’est pas le cas de ses contes philosophiques, toujours lus au lycée… Oui, sauf que ces contes étaient écrits sur un coin de table pour amuser la duchesse du Maine ou d’autres aristocrates.

Nous avons sculpté de Voltaire une statue qui ne lui ressemble pas. Comment expliquez-vous que l’ironie voltairienne ait quasiment disparu ? Voltaire n’a pas été qu’ironique. Il n’aurait pas eu cette postérité s’il n’avait été que dans l’écriture destructrice, moqueuse, acide. Le Voltaire fouetteur ne doit pas faire oublier l’homme généreux, humain, bon. Il a recueilli sa nièce chez lui. Jean-Jacques Rousseau, lui, a abandonné ses enfants. Dans ses attaques contre Rousseau, Voltaire a fait preuve d’une violence étonnante… Rousseau était un méchant petit narcissique et il n’y a pas de raison de laisser les méchants petits narcissiques en paix sauf que rien n’arrête ces raseurs, à qui une lettre d’injures sert encore de miroir.

Manque-t-il aujourd’hui ? Oui, tous les jours. Pour son esprit, son sens de l’ellipse, sa vitesse, sa drôlerie salutaire dans une période pesante et populiste, qui prend tout au pied de la lettre. Il se serait régalé en se moquant de Benoît XVI ou des sectes protestantes en Amérique. Il aurait adoré se moquer de Sarah Palin. Comment aurait-il traité Silvio Berlusconi ou le président iranien Ahmadinejad ?

A-t-il des héritiers ? Il a des usurpateurs et peu d’héritiers. Dans la littérature française, je ne vois guère d’écrivains qui l’aiment ou même simplement le citent. Il n’y a que moi, ma parole ! Sa nervosité me touche, il écrit comme un écureuil, sautant d’une branche à une autre, écrivant des poèmes, des essais, du théâtre. J’aime l’incroyable variété de ses talents. (1) L’édition de ses oeuvres complètes commencée en 1968 n’est toujours pas achevée. Dirigée par la Fondation Voltaire d’Oxford, elle devrait comporter 135 volumes!

Publié le 04/08/2010 dans L’Express

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