Sur les pas de Voltaire en Alsace-Lorraine

Texte et photos: Françoyse Krier

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Après avoir quitté la cour de Frédéric II, avec lequel il s’est brouillé, brutalement arrêté à Francfort, Voltaire n’avait recouvré sa liberté qu’après avoir renvoyé à Potsdam sa clef de chambellan, ses décorations et l’oeuvre de poésie du souverain. De là il se rendit à Strasbourg, accompagné de son secrétaire, Collini.

Voltaire essaie de rentrer en grâce auprès du roi de France; on finit par lui faire savoir officiellement, le 27 janvier 1754, qu’il est indésirable à Paris et à Versailles. Le philosophe  cherche alors un lieu d’asile dans l’est de la France. Il demeura quinze mois en Alsace, d’août 1753 à novembre 1754. Ce ne fut pas le temps le plus heureux de sa vie.

Les vignes de Voltaire à Riquewihr

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En 1094, Riquewihr est une possession des comtes de Horbourg qui construisent la première enceinte fortifiée. Ayant obtenu le statut de ville en 1320, celle-ci est vendue par les comtes de Horbourg à Ulrich X de Wurtemberg et restera dans la seigneurie de Horbourg-Riquewihr jusqu’à la Révolution. Elle sera rattachée à la France en 1796.

Musée à ciel ouvert, Riquewihr a su préserver son authenticité. Maisons vigneronnes à colombages, datées du XIIIe au XVIIIe siècles, le Dolder, ancien beffroi datant de 1291, des vignes à perte de vue., le château des Wurtemberg, construit au milieu du XIe siècle, qui abrite actuellement un musée postal.

Ce village pittoresque est un des seuls de la région à n’avoir  subi que peu de dégâts lors des deux guerres mondiales. Si la place devant l’Hôtel-de-ville (daté de 1808) porte bien  le nom de Voltaire, seuls quelques érudits locaux peuvent en fournir la raison.

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Voltaire, qui traversait alors une passe difficile, comptait faire antichambre en Alsace, terre  « dans la France et n’est pas terre de France », dans l’attente d’un recours en grâce de l’un ou l’autre roi. Il ne comptait rester en Alsace que le temps nécessaire d’obtenir de continuer son voyage vers l’intérieur de la France. Le duc de Wurtemberg lui était redevable d’une somme importante devant être hypothéquée sur son domaine viticole de  Riquewihr qui, avec les comtés de Horbourg et de Montbéliard, appartenait à la France. D’où certaines difficultés…

Ce séjour en Alsace était également l’occasion de surveiller de près ses intérêts. En effet, en 1735, il avait prêté un capital de 300’000 livres au duc Chartes-Eugène de Wurtemberg contre une rente viagère de 7’500 reichsthaler.

Cette créance étant hypothéquée sur des vignobles de Riquewihr, le philosophe n’était pas fâché de s’assurer de la bonne administration de ce gage-vignoble. « Je ne sais pas, écrivait Voltaire à la comtesse de Lützelbourg, quand j’irai dans le voisinage de ces vignes sur lesquelles j’ai une bonne hypothèque. Elles appartiennent au duc de Wurtemberg. Il y a des gens qui veulent me persuader, que ce sera la vigne de Nabot, et que mon hypothèque est le beau billet qu’a la Châtre; mais je n’en crois rien. Le duc de Wurtemberg est un honnête homme, Dieu merci; il n’est pas roi, et je pense qu’il croit en Dieu, quoiqu’il n’ait jamais voulu baiser la mule du pape. »

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Le duc mit 25 ans à s’acquitter de cette dette ce qui permit à Voltaire de toucher 1’360’000 francs de rente viagère. En 1755, Charles-Eugène, désigné à la gouvernance des États de Wurtemberg et de la Principauté de Montbéliard, charge celle-ci de payer les notes dues à M. de Voltaire sur les revenus de la forge d’Audincourt et des vignes de Riquewihr. Il existe une abondante correspondance entre les autorités de Montbéliard, entre autres, et le “receveur général Flachsland de Riqueveir”. On peut d’ailleurs constater les nombreuses formes orthographiées de “ Riquewyr, Richevihr, Riquevier…”

Obligé dès lors de se fixer plus longtemps en Alsace, Voltaire choisit pour lieu de résidence la ville de Colmar, où il pouvait faire imprimer ses Annales de l’Empire. Après avoir arrangé ses affaires avec les administrateurs des domaines de son débiteur, le duc de Wurtemberg, il descendit à l’auberge du Sauvage à Colmar, – ville ouverte à la fois sur l’Allemagne, sur la Suisse et sur la France – et après quelques jours, alla loger chez les époux Goll, rue des Juifs, dans une maison nobiliaire datant du XVe siècle, reconstruite en 1609… « Il me sera sans doute beaucoup plus agréable de nous voir à Colmar que les fermiers des vignes de Riquewihr, quel que soit bon leur vin», écrit-il à M. Beuchot, avocat.

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La rue des Juifs, actuellement Rue Berthe Molly , abrite de belles demeures du XVIe au XVIIIe siècle. Les deux fenêtres qui s’ouvrent sur la rue sont garnies de grilles ouvragées. Le long de la façade sud subsiste une belle galerie en bois datant de 1598. « J’habite une vilaine maison dans une vilaine ville… Une prison, une cellule de moine… ».  « Les vins et les habitants sont fort bons à Colmar, mais il n´y a point de bons cafés… », écrit alors Voltaire claquemuré dans son deux pièces au rez-de-chaussée, souffrant de la goutte, mais travaillant sans relâche.

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A Colmar, la maison où vécut Voltaire

Il s’accommode pourtant de la maison et de la ville. Ses hôtes sont bons et attentifs, des hommes érudits lui rendent visite. Il fait chaque soir une partie d’échecs avec Collini, a sous la main les livres et les hommes qu’il lui faut pour se renseigner sur l’histoire de l’Allemagne.

img_5535sm-largeur-max-640-hauteur-max-480 Il aimerait se faire bâtir une maison sur les ruines du château de Horbourg qui appartient à son débiteur, le duc de Wurtemberg. Cette vénérable masure étant l’objet d’un procès, il y renonce : “Je n’irai pas, écrit-il, bâtir un hospice qui aurait un procès pour fondements”, mais se met à la recherche d’un autre domaine.

Une situation critique

En Alsace, Voltaire ne peut échapper aux trois ennemis qui troublent son bonheur, où qu’il soit : la goutte, les contrefacteurs et les Jésuites. Et les Jésuites sont puissants en Alsace…  Le P. Mérat intrigue contre Voltaire. Pour écarter le péril, ce dernier écrit une lettre  à un autre Jésuite, le P. Menoux, aumônier du roi de Pologne Celui-ci se moque des protestations de Voltaire et termine ainsi sa réponse “Que ne puis-je vous estimer autant que je vous aime ! » Ce n’est plus seulement le P. Mérat qui réclame son expulsion. Le P. Kroust et le P. Ernest, ennemis de Voltaire, sont du complot.

Au mois d’avril 1754, espérant apaiser les Jésuites à ses trousses, Voltaire fait mander un Capucin, s’enferme avec lui et fait ses Pâques. Démarche que son secrétaire Collini raconte:

«C’était au mois d’avril. Pâques approchait… Voltaire me demanda un jour si je ferais mes Pâques. Je lui répondis que c’était mon intention. Eh bien ! me dit-il nous les ferons ensemble. On prépara tout pour la cérémonie. Un capucin vint le visiter. J’étais dans sa chambre lorsque ce religieux arriva. Après les premiers propos je m’éclipsai et ne revins qu’après avoir appris que le capucin était parti. Le lendemain nous allâmes ensemble à l’église et nous communiâmes l’un à côté de l’autre. J’avoue que je profitai d’une occasion aussi rare pour examiner la contenance de Voltaire pendant un acte aussi important. Dieu me pardonnera cette curiosité et ma distraction. Au moment où il allait être communié, je levai les yeux au ciel comme pour l’implorer, et je jetai un coup d’oeil subit sur le maintien de Voltaire ; il présentait sa langue et fixait les yeux bien ouverts sur la physionomie du prêtre. Je connaissais ces regards-là. En rentrant, il envoya aux capucins douze bouteilles de bon vin et une longe de veau ».

D’aucuns racontent que ce fut plutôt une tête de cochon, yeux fermés, langue tirée…  Quoi qu’il en soit, cette “première communion” (on disait en plaisantant, à Paris, qu’il venait de faire sa première communion), fit grand scandale et n’arrêta pas les persécutions. Trop occupée par l’administration des biens de Voltaire, Madame Denis ne trouva pas le temps pour venir à Colmar.

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Voltaire lui demanda d’user de toute son influence auprès de ses nombreuses relations ayant accès à la cour, afin d’obtenir du roi l’autorisation de revenir à Paris. Il courtisa la comtesse de Lützelbourg pour qu’elle intervienne, elle aussi, lui écrivant :  « Je voudrais me faire Alsacien pour vous (…) J’aimerais, Madame, mille fois mieux être dans votre chambre que dans celle du roi. » La comtesse de Lutzelbourg avait tout de même soixante-douze ans ! Toutes ces requêtes n’infléchirent nullement Louis XV.

Frédéric II ne souhaita pas davantage renouer avec « cet écrivain très agréable à lire, mais dangereux à fréquenter. Voltaire pria alors sa nièce d’annoncer la nouvelle de sa mort : « Au nom de notre amitié, ma chère enfant, peignez-moi à tout le monde comme mourant, faites-moi passer pour le plus malade des hommes (…). Le roi veut-il donc que je meure à l’hôpital de Colmar ? »

De mi-janvier à fin mars 1754, toutes les gazettes d’Europe annoncèrent le décès du poète, survenu à Colmar. Seule, la duchesse de Gotha, libre penseuse et voltairienne convaincue, qui n’ignorait pas qu’il était sur le point de terminer Les Annales de l’Empire, lui écrivit : « L’aventure m’a fait rire, mais aussi m’aurait-elle fait pleurer, si votre lettre du 26 du mois dernier ne m’avait rassurée. » Amusé, le roi de Prusse confia à Algarotti, ami personnel de Voltaire : « Le fou s’est dit mort à Colmar pour entendre ce qu’on dirait de lui. »

A Colmar, Voltaire eut le désagrément de voir le premier tome des Annales (qui ne sont pas le meilleur de ses ouvrages historiques), mal imprimé. Cela produisit une impression très désagréable auprès de la bourgeoisie libérale et anticléricale dont il était l’idole, et lui valut surtout des ennuis d’argent à Paris. Il se mit en tête que Colmar finissait par lui porter malheur. Elle devint, avec ses 10’000 habitants, « une petite ville, moitié allemande, moitié française et tout à fait iroquoise ». Il voulut la quitter pour Genève, mais essuya le refus méprisant du ministre calviniste Altmann : « Nous n’avons pas besoin d’un homme qui est le rebut de la terre « .

C’est alors que sa chère nièce lui annonça son arrivée à Colmar. Voltaire fut profondément troublé: « Vous à Colmar ! Je suis en extase et je tremble (…) ; c’est que vous serez assez indignement logée dans cette ville où tout le monde se confesse, où tout le monde se déteste et où il n’y a de ressources que parmi quelques avocats qui savent le droit public d’Allemagne, chose qui serait peu agréable pour vous « .

Madame Denis venait-elle à Colmar parce qu’elle se doutait fort qu’il n’allait pas revenir de sitôt à Paris où ses finances battaient de l’aile ? Voltaire lui avait fait des reproches concernant des dépenses injustifiées. Il s’était, il est vrai, repenti en lui annonçant qu’elle serait un jour sa légataire universelle, affirmant qu’il préférerait « être excommunié que de se faire aussi injustement traiter de vieux grippe-sou ».

En venant en Alsace, mettre ces choses au point, elle s’assurait l’héritage.
Collini rapporte que son maître se mit à la recherche d’une demeure “comme il faut”. En novembre 1754, Voltaire visita trois maisons de maître sans pouvoir se décider. Le lendemain, oncle, nièce, secrétaire, copiste, femme de chambre et domestique quittèrent précipitamment Colmar en direction de Lyon, à bord d’une berline mise à leur disposition par Monsieur de Turckheim, frère du banquier de Voltaire à Strasbourg.

Voltaire était une fois encore chassé! Collini laisse entendre, dans ses mémoires, qu’il n’aurait pas été du voyage sans l’intervention de Madame Denis qui, en raison du poids excessif des bagages, laissa une de ses valises dans le hangar de M. de Turckheim, afin qu’il puisse emporter le strict minimum.

Voltaire dut quitter l’Alsace sans avoir trouvé l’asile sûr qu’il rêvait pour sa vieillesse. Cependant, c’est pendant cette période qu’il écrivit plus de cent lettres à sa nièce.

Les tribulations de Voltaire en Lorraine

Voltaire a séjourné à différents moments de sa vie, à Nancy, à Commercy, à Plombières, quatre fois à Lunéville et même au milieu des moines de l’abbaye de Senones. L’ensemble des monastères de Senones, Etival, Sait-Dié, Bonmoutier (aujourd’hui Saint-Sauveur), Moyenmoutier forme la croix sacrée de Lorraine, ou croix monastique des Vosges.

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Angelots sur le toit de la mairie de Nancy, surplombant la célèbre place Stanislas. © Michel Laurent

L’ensemble XVIIIe de l’impressionnante abbaye de Senones – doté d’une grille d’escalier en fer forgé de Jean Lamour – a été le témoin des  relations de l’abbé Dom Calmet avec Voltaire. Cet abbé, un des esprits les plus lumineux de l’époque, a contribué à enrichir la bibliothèque de l’abbaye – qui comprendra 15’000 ouvrages – laquelle était réputée dans l’Europe entière et fréquentée par des écrivains et philosophes.

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Son érudition attire Voltaire qui est reçu et logé à Senones en 1754, après avoir écrit  à l’abbé de Senones : “Je veux m’instruire, écrit-il à Dom Calmet,  avec celui dont les livres m’ont formé et aller puiser à la source. Je vous demande la permission. Je serai un de vos moines. Ce sera Paul qui ira visiter Antoine, mandez-moi si vous voudrez bien me recevoir en solitaire. En ce cas, je profiterai ici pour venir dans le séjour de la science et de la sagesse.” (lettre rapportée par Dom Fangé, neveu de Dom Calmet).

Pendant les trois semaines passées à Senones, le chef des athées « s’y comporta si raisonnablement qu’après son départ, le Père abbé se vantait d’avoir converti le plus grand déiste le plus décidé que la terre ait jamais porté. Telles était les expressions du bonhomme “.

En février 1748, autre missive à Dom Calmet : « Il ne me faudrait qu’une cellule chaude, et pourvu que j’eusse du potage gras, un peu de mouton et des œufs, j’aimerais mieux cette heureuse et saine frugalité qu’une chère royale ».

Dom Fangé loue la bonne conduite de Voltaire “vivant délicieusement au réfectoire” et fut le témoin de sa présence le jour de la Fête Dieu, à la procession et à l’office, qui se fait ce jour-là à Senones avec  pompe et majesté, se disant être édifié de cette cérémonie.

C’est la vertu unie à la science qu’admirait Voltaire. Dom Calmet se fit autant remarquer par les qualités du cœur que par celles de l’esprit. Les historiens le représentent comme le modèle des religieux par sa foi, sa piété, son austérité, son désintéressement, son amour pour les pauvres, sa passion pour l’étude.

Voltaire avait pensé se fixer à Senones et demandé qu’on lui louât la maison abbatiale mais sur ces entrefaites, il acheta Les Délices. Il poursuivit des relations épistolaires avec les Bénédictins et leur fera envoyer quelques livres de théologie anglaise, tous écrits en latin et en anglais… livres hérétiques, pour la bibliothèque de l’abbaye !

En 1793, les biens de l’église étant vendus comme biens nationaux, les bâtiments de la prestigieuse abbaye sont reconvertis en usines textiles. Le monastère de Senones se vide et fait place aux nouvelles machines à filer le coton. Les installations industrielles importées par l’Anglais John Heywood seront par la suite reprises par les maîtres du textile Boussac, Seillière, Laederich… Les bâtiments abbatiaux abritent désormais un magasin d’usine, l’office du tourisme et accueille des séminaires dans un dortoir de 30 personnes.

Le roi et duc Stanislas

Il y a 250 ans, le 23 février 1766, mourait Stanislas Leszczynski, roi de Pologne et duc de Lorraine et de Bar. Père de la reine Marie Leszczynska, il avait été mis à la tête des duchés en 1737 par son gendre, le roi Louis XV, soucieux de contrôler ces territoires stratégiques. Avec la disparition de Stanislas, la Lorraine était définitivement réunie au royaume de France. “Stan”, comme l’appellent les Nancéiens, accepta et renonça à son trône polonais, tout en conservant le titre de roi de Pologne. Il recevait une pension viagère.

Ses débuts dans les duchés ne furent pas très faciles. Les Lorrains n’ayant pas été consultés, plusieurs nobles du pays s’installèrent à Paris, ou sur leurs terres, ne voulant pas servir un souverain étranger considéré comme un usurpateur. La Lorraine vécut pourtant une des plus brillantes périodes de son histoire. Le souverain avait fait de Nancy une des plus belles villes de France  – avec, entre autres, la grandiose Place Stanislas – une cité innovante au XVIIIe siècle et laissait un somptueux héritage à la France.

Voltaire à Lunéville

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Sous le règne nominal de l’ex-roi de Pologne Stanislas, Lunéville fut la capitale princière de la Lorraine, Nancy restant capitale administrative. Construit entre 1703 et 1720  sur les plans de Boffrand, élève de Mansart, le château de Lunéville fut surnommé le « Petit Versailles lorrain ».

La cour est un foyer intellectuel où le duc Stanislas aime rassembler autour de lui un monde cosmopolite. Toute l’Europe intellectuelle s’y retrouve, en particulier Voltaire et Mme Du Châtelet que Stanislas reçoit avec tous les honneurs. Une amitié naîtra entre les deux hommes. Même si Voltaire n’est pas toujours en accord avec les ouvrages que publie Stanislas, il apprécie l’atmosphère détendue et tolérante de Lunéville.

D’autres auteurs importants comme Montesquieu passent par Lunéville. Avec la présence de Voltaire à Lunéville, on mesure pleinement le rayonnement intellectuel de la cour de Lorraine au XVIIIe siècle.

L’appellation «château des Lumières » prend alors tout son sens. L’auteur de Candide écrit en 1738 : « On ne croyait presque pas avoir changé de lieu quand on passait de Versailles à Lunéville ».

Voltaire séjourne pour la première fois au château de Lunéville en 1748. Installé à Cirey avec Emilie du Châtelet, laquelle hésite encore entre lui et Maupertuis, Voltaire décide d’aller passer quelques semaines à la cour de Lunéville. Il y trouve un milieu culturel très vivant. Madame de Graffigny a réuni autour d’elle un petit groupe de jeunes hommes de lettres, fervents admirateurs de Voltaire.

Le philosophe écrivait à ses amis que Lunéville était un palais enchanté et le roi un hôte très courtois. Emilie passait beaucoup de temps à jouer de l’argent ou aux cartes.

Second séjour de Voltaire à Lunéville (janvier – avril 1748) L’épouse de Stanislas vient de mourir et la grande animatrice de la cour de Lunéville est la maîtresse en titre de Stanislas, la marquise de Boufflers. Cette  femme libre, dynamique est allée chercher Voltaire et Emilie à Paris, et les a conduits à Lunéville après un bref passage par Cirey. Voltaire quitte Paris à contrecoeur, car il est en train d’y faire répéter sa pièce Sémiramis, reine de Babylone. Mais ayant écrit quelques vers jugés offensants pour la dauphine, il craint d’y être arrêté par la police. Il peut penser que la caution de Stanislas le protègera.

Emilie du Châtelet a rencontré à Lunéville Jean François de Saint-Lambert, lieutenant des gardes de Sanislas et poète. Elle lui écrit des lettres enflammées auxquelles il ne répond que par de brèves missives.

Nouveau séjour à Lunéville (octobre – décembre 1748)

Voltaire souhaite revenir à Lunéville. Stanislas est déjà reparti et Madame du Châtelet est rentrée de Plombières. Des soucis là propos de Zadig l’accaparent : il circule dans Paris des copies de Sémiramis ainsi qu’une parodie de la pièce qui le ridiculise.

Emilie accouche le 4 septembre d’une petits fille. Mais en choisissant d’accoucher à Lunéville et non à Paris où elle redoutait le qu’en dira-t-on, Madame du Châtelet a pris des risques. La fièvre puerpérale, redoutable à cette époque, l’emporte en quelques jours, en dépit des efforts des médecins célèbres que Stanislas fait venir de Nancy. Elle est inhumée en l’église Saint-Jacques, en présence de toute la cour. “J’ai perdu, écrit Voltaire, une amie de vingt ans, une âme qui était faite pour la mienne”.

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Émilie du Châtelet est enterrée sous une simple dalle noire située à l’entrée de l’église Saint-Jacques, dont l’intérieur est à tous points remarquable. Faute de trouver de place fixe, la plaque inaugurée par Élisabeth Badinter est le plus souvent posée au pied d’une colonne. Chaque 10 septembre, un  concert est donné à Lunéville en hommage à Emilie du Châtelet.

Voltaire est venu chercher en Lorraine un asile, une protection contre les persécutions qu’il redoutait à Paris de la part de ses ennemis. A la cour de Stanislas, il a baigné dans une atmosphère intellectuelle.  En Lorraine, on acceptait qu’il y eût plusieurs façons d’être chrétien, Voltaire pouvait donc plus facilement qu’à Paris donner le change sur ses véritables opinions religieuses.

Il quitte Lunéville. Rien ne s’oppose plus à ce qu’il se rende à Berlin, à l’invitation du roi Frédéric II de Prusse…

Plombières-les-Bains, ville thermale aux mille balcons 

Située dans les Vosges, Plombières-les-Bains est une ville pittoresque, au charme suranné grâce à l’atmosphère intacte de ses ruelles étroites, ses escaliers aux nombreuses marches de pierre, son riche patrimoine… C’est surtout un haut-lieu du thermalisme. En effet, la légende veut qu’à Plombières, appelée au Moyen-Âge « Plonber » (eau chaude), un Romain ait découvert la richesse souterraine de la ville lors d’une chasse. Les Romains bâtirent une ville thermale et Plombières devint rapidement l’un des plus vastes établissements balnéaires des Gaules.

C’est Napoléon III qui, en hôte assidu, dota la cité d’une société d’exploitation, d’une église, de thermes et d’un réseau souterrain pour diffuser l’eau de source… La bourgeoisie de l’époque tenait à voir et à être vue. D’où les innombrables balcons de dentelle, merveilles d’ouvrages de ferronnerie du XVIIIe siècle.

Stanislas Leczinsky, charmé par l’endroit, y envoya presque toute sa cour, et surtout ses royales petites filles, Mesdames Adélaïde et Victoire. Plombières devint donc un endroit très couru où il était de bon ton de se montrer.

Nombreuses furent les personnalités qui vinrent y prendre les eaux. Montaigne, Beaumarchais (la première du « Mariage de Figaro » eut lieu à Plombières), Lamartine, Berlioz, Joséphine de Beauharnais , Delacroix, Maupassant et bien sûr, Voltaire, en 1729, 1734, 1754 et 1755. Le passage qui porte son nom, étant dans un état de délabrement avancé a fait peau neuve en 2015.

Voltaire à Plombières

Maladif et hypocondriaque, Voltaire a fait plusieurs séjours à Plombières, pour soigner ses nombreuses problèmes de santé dont il déclarait souffrir.

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Il est venu en compagnie de son secrétaire Collini, d’Emilie du Châtelet, puis de Madame Denis et de sa soeur… Nicole Nappée désigne les appartements au coeur de Plombières, où il séjourna.

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La vie mondaine menée  à Plombières amuse d’abord Voltaire, puis l’ennuie et Émilie déteste Plombières où elle passe le plus clair de son temps dans sa chambre. Les écrits que Voltaire fit de Plombières ne sont pas très plaisants.

Pour exemple, sa lettre à Dom Calmet : “Monsieur,  Je trouvais chez vous bien plus de secours pour mon âme  que je n’en trouve à Plombières pour mon corps. Vos ouvrages et votre bibliothèque m’instruisaient plus que les maux de Plombières ne me soulagent…”

Au comte d’Argental : “Plombières est un vilain trou…(…) Les environs du lac de Genève sont un peu plus beaux que Plombières. (…) Notre mont Jura est mille fois plus beau que Plombières…”

A M. Pallu :
“Du fond de cet antre pierreux,
Entre deux montagnes cornues,
Sous un ciel noir et pluvieux (…)
De ces lieux où l’ennui foisonne,
J’ose encore écrire à Paris ».

En juillet 1754, Voltaire revenant de Plombières, raconte son séjour à la
comtesse Bentinck  : « Toute la cour de France y était. On se crevait de bonne chère, on jouait, cela s’appelle prendre les eaux ».

Le fait le plus marquant du séjour de Voltaire à Plombières est l’accord définitif qu’il scellera avec Madame Denis. Celle-ci accepte désormais d’aller vivre chez son oncle et de tenir son ménage…

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Propos partiellement extraits de : Journal des débats politiques et littéraires; Œuvres de Voltaire, M.Beuchot ; Correspondance inédite, Frédéric Rossel; Conférence de M. le Pr Jean-Claude Bonnefont; Voltaire, sa vie et ses oeuvres, M. l’abbé Maynard, chanoine de Poitiers.