Serge Raffy

« Zadig ta mère! »

C’est l’époque dans laquelle on vit. Il faut s’y faire. Un ministre de l’Education, ancien DRH de L’Oréal, Luc Chatel, prétend tranquillement qu’il n’est pas nécessaire de maîtriser la langue française pour apprendre l’anglais. Un autre, Frédéric Lefebvre, secrétaire d’Etat au commerce, commet un colossal lapsus en plein salon du Livre parisien, citant comme livre de chevet le fameux « Zadig et Voltaire », marque célèbre du vêtement déstructuré et férocement bling-bling.

Ce dérapage linguistique n’est pas le fruit du hasard, mais le résultat d’un long travail de sape de nos élites financières qui ne voient plus dans la littérature ou dans l’amour de la langue française qu’un médiocre passe-temps pour losers de banlieue. A quoi bon maîtriser la langue de Victor Hugo quand la plupart de nos gouvernants ont pour l’enseignement de notre idiome un profond mépris.

A quoi bon s’échiner à apprendre une langue presque morte alors que l’anglais est le sésame obligatoire pour entrer dans le cénacle des traders et autres porteurs de Rolex. « Bande d’idiomes ! » lancent, goguenards, ces disciples de l’argent roi à ces pauvres profs qui croient encore que Jules Ferry hante les coursives des ministères. D’où leur vient pareille arrogance ? Comment s’est fabriquée cette morgue sans limites à l’encontre des blouses grises ?

Dois-je rappeler à ceux qui ont la mémoire courte que notre Président n’est pas un linguiste émérite et qu’il aurait plutôt tendance à massacrer les concordances des temps et les liaisons avec une frénésie sans retenue, et même une certaine jouissance ? Sur les hauteurs, on nivelle par le bas. Encore la faute à Sarkozy, me direz-vous ?  Arrêtez d’en faire un bouc émissaire, bientôt vous allez le rendre responsable du mauvais état des toilettes de la rue de Solférino, pouvez-vous même ajouter.

Et vous auriez raison. L’hôte de l’Elysée et nombre de ses ministres ne sont que la face immergée d’un iceberg monstrueux. Il révèle l’inexorable défaite des mots face au marché. Il suffit de lire la novlangue du web pour saisir qu’une guerre secrète a été perdue, que l’alphabet du marketing a progressivement remplacé celui de la littérature. Le lapsus sur l’ermite de Ferney est un moment historique : il a bien été commis par un ministre du Commerce. Cet acte de piraterie sémantique est somme toute logique. Presque ordinaire.

Au fond, notre ministre de la vente au détail a fait une publicité formidable au marchand de fripes et pourrait même provoquer une vague d’exportations de la marque « Zadig et Voltaire ».  Vertigineux paradoxe… Si j’avais le sens des affaires, je lancerais illico une série de vêtements de travail « Cosette et Hugo », ou bien une marque de jeans intitulée « Salambô et Flaubert ». Pour stimuler l’imagination de nos futurs vendeurs, Luc Châtel pourrait lancer un concours dans toutes les écoles de commerce. Objectif : piller le patrimoine littéraire français pour inventer une nouvelle marque de maillots de bains ou de sportwear. Pour gagner le Premier Prix, nul besoin de plonger dans la lecture de nos grands auteurs. Ce serait une perte de temps. Zadig ta mère !

5.4.2011

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