Pierre Dockès

Voltaire économiste

Si Voltaire n’a pas enrichi la théorie économique, il eut une influence non négligeable en ces matières par son pragmatisme et son bon sens, par l’originalité de son esprit servi par une ironie mordante. Il eut un rôle bénéfique, moins en reprenant des doctrines mercantilistes ou populationnistes qu’en  émettant des idées originales sur le système de Law et la dette publique ou en dégonflant les excès physiocratiques. En soutenant Turgot et ses réformes, ce qui n’était pas évident étant donné son mercantilisme de départ, il montra que, pour lui, le combat pour la liberté incluait celui pour les libertés économiques.

Dans L’homme aux quarante écus, son œuvre économique majeure contre le physiocrate Mercier de la Rivière, dans l’opuscule La balance du commerce et l’article Patrie de l’Encyclopédie, il se montre partisan de la doctrine selon laquelle l’enrichissement d’une nation (a contrario son appauvrissement) tient à l’excédent des exportations sur les importations (inversement au déficit). Il fait sienne la vieille formule mercantiliste : « ils ne pourront avoir de l’argent sans que d’autres d’en perdent », or la monnaie est richesse.

De même il est populationniste. Il est vrai qu’en cela il est proche des idées des Lumières.  Il en arrive cependant à admettre, finalement pas si éloigné des idées à venir de Malthus, que si la population tend à dépasser les moyens de subsistances, le risque sera une accroissement du nombre de pauvres, sauf si la productivité de la terre augmente ou si l’industrie se développe et que l’on exporte ses productions ou encore si l’on a recours à l’émigration vers l’Amérique, ou alors – ultime solution – « que la moitié de la nation mangeât l’autre ».

Comme nombre de mercantiliste encore, Voltaire est un partisan du luxe (du moins si les dépenses somptuaires se font dans la nation) qui anime l’économie, d’où sa formule du Mondain « Sachez surtout que le luxe enrichit un grand État s’il en perd un petit ». Ce qui ne manquera pas de faire réagir Rousseau.

Son jugement sur le Système de Law est intéressant, équilibré (Observations sur MM. Lass, Melon et Dutot, sur le commerce, le luxe, les monnaies et les impôts, 1758). Certes, il fut catastrophique par ses excès, mais il a popularisé les notions économiques en France, créé la Banque et la Compagnie des Indes : « c’était l’émétique à des malades ; nous en primes trop et nous eûmes des convulsions », mais les débris de son Système sont positifs. Si nous avions pris la bonne dose de la drogue de l’Écossais, elle aurait été salutaire au Royaume. Finalement, la banqueroute et la ruine de nombreux spéculateurs, l’inflation ne sont que « les malheurs d’un peuple heureux ». Il estime en effet que le crédit, la dette et les dépenses publiques sont des incitations positives pour la croissance, que l’inflation, les altérations de la monnaie ne sont dangereuses qu’à dose exagérées, et qu’une lourde dette souveraine n’a guère d’inconvénients si ces sont des nationaux qui la portent.

Il fut très sévère avec les « Économistes » (les Physiocrates, surtout Mercier) dans L’homme aux quarante écus, attaquant avec une ironie décapante leurs théories sur la productivité exclusive de la terre, les prix élevés des blés (alors que lui est un partisan du bas prix du blé pour nourrir les pauvres des villes et favoriser l’industrie), la copropriété des terres par l’État, l’impôt unique sur la propriété des terres. En ce qui concerne cet impôt, il montre comment le petit propriétaire aux quarante écus (que Mercie avait pris comme exemple) sera ruiné (il ne lui en restera que vingt) tandis qu’autour de lui prospérerons de gros financiers libres de toute imposition. Certes, les apports théoriques des Physiocrates lui échappent, mais l’exagération de leur doctrine est attaquée avec une mordante, et souvent justifiée, ironie.

S’il attaque les Physiocrates, en revanche il va se ranger clairement, courageusement même, du côté de Turgot et des réformes libérales de celui-ci. Voltaire (en particulier dans la Diatribe à l’auteur des Éphémérides, l’abbé Baudeau ridiculise l’ancienne « police des grains » qui bloquait leur libre circulation intérieure, il soutient les thèses de Turgot sur la liberté de l’industrie (nous dirions la libre entreprise) et sur la diminution des impôts. Non seulement il plaide pour un système fiscal équitable, mais il comprend que, souvent, une réduction du taux de l’impôt se traduit par un accroissement des recettes en évitant d’étrangler l’activité. Quand Turgot est nommé intendant du Limousin, il lui écrit : « On prétend qu’un intendant ne peut faire que du mal, vous prouverez, j’en suis sûr,  qu’il peut faire beaucoup de bien ». Le 24 août 1774, Louis XVI nomme enfin Turgot contrôleur général des finances. Lorsque le ministre est attaqué  au Parlement, Voltaire écrit des brochures pleines d’humour et de verve pour soutenir ses projets. Lors de la chute de Turgot (12 mai 1776), Voltaire le venge en rédigeant Épitre à un homme. Catastrophé, il écrira sur le vif : « Ah ! Quelle nouvelle j’apprends, la France aurait été trop heureuse. Que deviendrons-nous ? Je suis atterré. Je ne vois plus que la mort devant moi depuis que M. Turgot est hors de place. Ce coup de foudre m’est tombé sur la cervelle et le cœur ».

Éloge de Turgot ! Comment ne pas penser à Necker ? Voltaire en était proche, le salon de Madame Necker n’était-il pas d’esprit voltairien (celle-ci, en 1770, avait fait ériger par souscription une statue de Voltaire) ? Et il correspondant avec Madame Necker. Mais Voltaire meurt en 1778. Le banquier genevois avait déjà écrit un Éloge de Colbert et La Législation et le commerce des blés (1775) contre les idées libérales de Turgot. Il était devenu Directeur du Trésor en 1776 après la disgrâce de Turgot (à laquelle il avait contribué), mais il ne sera Contrôleur général des finances qu’entre 1777-1881. Voltaire ne put donc se positionner par rapport aux réformes de Necker, contraires le plus souvent à l’esprit de Turgot. En 1776, cependant, Voltaire avait écrit une Épitre à Madame Necker lors de la nomination de son mari, épitre qui montre les contradictions voltairiennes et surtout sa volonté de défendre, avec verve, la liberté de penser :

Je l’aimai lorsque dans Paris

De Colbert il prit la défense,

Et qu’au Louvre il obtint le prix

Que le goût donne à l’éloquence.

A monsieur Turgot j’applaudis,

Quoiqu’il parût d’un autre avis

Sur le commerce et la finance.

Il faut qu’entre les beaux esprits

Il soit un peu de différence,

Qu’à son gré chaque mortel pense,

Qu’on soit honnêtement en France

Libre et sans fard dans ses écrits.

9.9.2011

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