Jean-Louis Kuffer

1780: l’épicerie voltairienne

Voltaire fut le plus étincelant des beaux esprits qui brillèrent à Lausanne dans la seconde partie du XVIIIe siècle, au dam, voire à la fureur, des graves âmes du lieu. C’est lui sans doute que vise le bourgmestre Antoine Polier quand il écrit, en 1784, six ans après la mort du diabolique histrion de Montriond: «Les magistrats ont pour devoir d’arrêter le progrès de toute doctrine tendant à troubler la tranquillité publique, à renverser l’ordre établi, à secouer le frein de l’autorité, à énerver la morale.» Or, la morale fut «énervée» en nos murs jusqu’en 1995, date de la parution d’un des romans les plus épatants de Jacques Chessex, Le rêve de Voltaire, célébrant sans vergogne «la plus claire intelligence d’Europe». Celle-ci a donc fait florès «chez nous» aussi, mais de façon souvent bousculée, comme en témoigne l’épique roman de la publication des Œuvres complètes de Voltaire à Lausanne, initialement annoncée en trente-six volumes in-octavo (pratiquement A5) et parue entre 1770 et 1782 avec divers accidents de parcours, autant liés à la censure qu’aux aléas du «piratage» éditorial.

C’est aussi que Voltaire campe à la frontière de deux mondes, en principe opposés mais de plus en plus communicants à tous les étages de la société. Ainsi trouvera-t-on, dans les souscripteurs de l’édition lausannoise, le roi de Prusse et l’avoyer d’Erlach (celui-là même qui a fait lacérer et brûler publiquement le Dictionnaire philosophique en 1764), mais aussi nombre de Français, d’Allemands et de Romands de diverses conditions, de telle garnison de marins à Brest à tels lettrés vaudois…

Rien à envier aux magouilles éditoriales actuelles

Du côté des libraires-imprimeurs, qui exploitent le filon de l’édition voltairienne, le moins qu’on puisse dire est que la complicité philosophique, ou la simple rigueur intellectuelle, ne sont pas toujours de mise. Mais les pratiques de Voltaire lui-même ne sont pas en reste en matière d’arnaque et de supercherie. Le genre picaresque est d’époque, qui n’a rien à envier aux magouilles éditoriales contemporaines, bénéficiant évidemment de flous artistiques notables du côté des lois. Et puis, même si l’Autorité morale fronce le sourcil en nos régions réformées soumises à la doctrine «zwinglienne» de Leurs Excellences de Berne, la protection de l’industrie locale incite à la mansuétude plus ou moins hypocrite. On sait que cinq presses de l’imprimeur lausannois François Grasset sont commises à la reproduction d’une œuvre, certes sulfureuse, mais non moins considérable, intéressant toute l’Europe. La police restera aux casernes moyennant quelques subterfuges. Les adresses fictives en sont un.

De noirs orages

En 1769, lorsque François Grasset, au passé tumultueux (il est allé faire la guerre à l’étranger après avoir été interdit de publication et exilé) annonce au clairon la publication des Œuvres complètes à Lausanne, où il a refait surface, ses relations avec le grand écrivain ont déjà connu de noirs orages. En 1759 parut en effet, sous sa responsabilité, un ouvrage intitulé Guerre littéraire et rassemblant des écrits de Voltaire, à l’insu de celui-ci, visiblement destinés à le discréditer. La manœuvre était-elle pilotée par certains pasteurs craignant l’établissement du philosophe à Lausanne, comme l’a prétendu celui-ci? Ce qui est sûr, c’est que Grasset y avait accolé son nom.

Il sera plus prudent avec l’édition des Œuvres complètes, ne «signant» que les ouvrages consacrés au théâtre. Or l’on comprend que l’édition en question, finalement publiée en 57 volumes, n’ait pas été bénie par Voltaire lui-même, notamment à cause d’un volume contenant des pages mensongèrement attribuées à sa plume. Pour «faire vendre», sans doute, les éditeurs lausannois avaient inséré, dans le vingt-troisième tome de l’édition de Lausanne, «plus de cent petites pièces en prose et en vers».

Elles sont taxées de «fatras pour les Halles» par l’intéressé, qui ajoute: «Les éditeurs ont eu encore la bonté d’imprimer à la tête de ces platitudes dégoûtantes: «Le tout revu et corrigé par l’auteur», qui assurément n’en a rien vu.» D’un livre publié «à Londres», l’esprit le plus clair de son siècle, qui porte désormais son nom, aura goûté le smog de la fumisterie! Toute une petite épicerie qu’on dira, finalement, de bonne guerre puisque destinée à faire passer de grandes idées…

26.1.2012

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