Lalande

LALANDE, Jérôme (1732-1807). Astronome de renom européen, membre de l’Académie des sciences, directeur de l’Observatoire, Lalande incarne les liens de raison entre maçonnerie et Lumières. Entre 1773 et 1776, il joua un rôle majeur dans la refondation du Grand Orient. Comme fondateur et vénérable de la Loge des Neuf Sœurs, c’est lui qui préside à l’initiation de Voltaire : son discours a été cité dans les témoignages. Ils se connaissaient depuis 1751-1752, époque d’une mission du jeune Lalande à Berlin — où Voltaire résidait depuis 1750 avec la faveur et l’appui de Frédéric II. Ils ont correspondu : huit lettres de Voltaire subsistent pour la période 1768-1775, chaleureuses, admiratives et de haute tenue. Lalande appartenait à trois loges des pays de Bresse et Bugey, voisins du pays de Gex et de Ferney — où Voltaire l’a invité et peut-être reçu. Autre médiation : celle d’Helvétius, avec qui Lalande fonda vers 1769 une loge Les Sciences (encore mal connue), préfiguration des Neuf Sœurs, tandis que Voltaire, dont Helvétius avait été l’élève en poésie et le disciple en philosophie, prônait auprès de lui l’union la plus étroite entre « frères » de conviction et de lutte pour travailler à l’expansion des Lumières. Auteur en 1777 d’un article « Franc-maçonnerie » dans le Supplément de l’Encyclopédie (t. III), Lalande y apporta deux additions remarquables en le reprenant en 1779 dans son Abrégé de l’histoire de la franche-maçonnerie : un panorama européen de la situation de l’ordre, en Espagne entre autres, et une mention de l’initiation de Voltaire. Voici la fin de ce document curieux et trop peu connu.


 

[…] Cependant l’Ordre s’est soutenu et s’est accru en Angleterre, au point qu’en 1771, les francs-maçons ont cru pouvoir paraître au grand jour ; ils ont représenté au Parlement de la nation qu’ils avaient de quoi bâtir une loge qui contribuerait à l’embellissement de la capitale, et même de quoi faire une fondation pour l’utilité publique ; ils ont demandé en conséquence d’être reconnus et autorisés, comme tous les autres corps de l’Etat ; il paraît que la demande eût été acceptée, si les francs-maçons de la Chambre haute ne s’y étaient opposés : ils ont pensé qu’une institution qui est toute mystérieuse et secrète ne devait rien avoir d’aussi public, et que cette ostentation pourrait porter atteinte au but de la maçonnerie.

En Espagne et en Portugal, où le fanatisme est assis à côté de la superstition, et où les moines asservissent tous les individus à l’empire de leur ignorance (car les Espagnols naissent avec beaucoup de vivacité, et ont sans contredit des dispositions à être spirituels), il y a peu de francs-maçons ; ils s’y tiennent cachés : le tribunal de l’Inquisition y domine encore, à la honte de l’humanité et de ces nations, qui non seulement le souffrent au milieu d’elles, mais qui en sont encore les apologistes, à la vérité moins par amour que par la crainte qu’il inspire ; la Franche-maçonnerie y a fait peu de progrès ; il y en a cependant quelques-uns qui s’en sont fiat initier en France ou ailleurs. J’ai moi-même été le témoin de la scène barbare qui se passa il y a quelques années à Madrid : deux Français en ont été les victimes, ils furent déférés à l’horrible tribunal par des seigneurs qui en étaient familiers et chez qui ils demeuraient, au mépris de l’hospitalité respectée par les nations les moins civilisées.

Après que ces victimes de leur indiscrétion (ils avaient très mal à propos dit, devant des domestiques, qu’ils étaient francs-maçons), après (dis-je) qu’on les eut fait languir plusieurs mois dans d’affreux cachots, ils furent enfin jugés à être promenés dans les rues de Madrid, avec un écriteau devant et derrière, qui portait leurs aveux qu’ils étaient francs-maçons, et on les condamna pour leur vie à porter un San-Benito, et à vivre d’aumônes dans la ville de Tolède, liés ensemble avec une grosse chaine de fer, semblable à celles que portent les malheureux forçats ; un des deux mourut peu de temps après, ne pouvant survivre à sa honte ; l’autre, que j’ai vu encore il y a quelques années à Tolède, était tombé en démence et dans un abrutissement inexprimable.

A Naples, où le tribunal de l’Inquisition est envisagé avec toute l’horreur qu’il inspire, les francs-maçons y ont cependant éprouvé une dure persécution, il n’y a que quelques mois ; des magistrats et des avocats, initiés dans cet ordre, ont subi une longue détention, mais enfin ils ont été remis en liberté.

Les républiques mêmes, qui semblent devoir être l’asile de la liberté, en avaient pris aussi ombrage ; enfin, elles ont été convaincues que cet ordre n’avait rien de vicieux ; elles ont pris enfin le parti de laisser les francs-maçons tranquilles, et les arrêts fulminés contre eux il y a quelques années sont pour ainsi dire tombés en désuétude ; beaucoup de magistrats se sont fait initier dans cet ordre qui, si les hommes étaient ce qu’ils devraient être, serait sans contredit le plus utile de tous ceux qui l’ont précédé et suivi.

Il y a quelques années qu’il s’était formé à Genève (où les francs-maçons sont très nombreux) un prétendu ordre de francs-charpentiers, composé de personnes du peuple ; ils fondaient le mérite de leur institution à haïr et à dénigrer de toutes leurs forces l’ordre de la franche-maçonnerie ; mais les francs-maçons méprisèrent leurs sarcasmes par leur silence, et cet ordre des francs-charpentiers s’est anéanti de lui-même, comme le feront tous ceux qui ne seront point fondés sur la vertu.

Enfin M. DE VOLTAIRE, qui avait toute sa vie traité cet ordre avec dérision, s’en est fait initier à Paris la dernière année de sa vie ; nous avons lieu de croire que, s’il eût vécu encore quelque temps, sa plume féconde aurait donné au public une bonne histoire de la franche-maçonnerie. Les véritables francs-maçons déplorent, et rien n’est plus vrai, le honteux trafic que quelques-uns de leurs membres ont fait de la franche-maçonnerie, en initiant dans leur ordre des personnes qui n’étaient pas destinées à y entrer, et qui malheureusement pour elle ont été privées d’une bonne éducation ; mais tant que les hommes existeront, il y aura des abus.

*

*     *


Bricaire de La Dixmerie

Frédéric II

Marquis de Luchet

Lalande

Dorly

Mercier

Roucher

Prince de Ligne

Marquise de Villette

Anonyme

Germain

Frère Boué

Dutertre

Littré

Bérillon

 

Laisser un commentaire