Romain Rolland

Romain Rolland

J’avais seize ans, quand je franchis pour la première fois, les frontières de France. Quelques pas seulement. L’été 1881, j’étais, avec ma mère et ma soeur dans le Dauphiné, à Allevard, où ma gorge malade m’avait fait envoyer […] Ma mère nous fit la surprise, au début de septembre de nous mener en Suisse […] Ce n’est pourtant pas des rives du Léman, où j’aurais pu retrouver, entre Rolle et Nyon, les pas du petit cheval blanc de mon bisaïeul Bonivard, ce n’est pas de la terre de Suisse que me vint le choc décisif, mais de l’extrême lisière, — de la terrasse de Ferney. Pourquoi ce lieu choisi ? Que me disait Voltaire ? Quelques vers de Zaïre, qui m’effleuraient à peine. Je l’ai longtemps méconnu. Ce n’est que trente ans plus tard, pendant la grande guerre, que j’ai fait au démon du libre rire sa place dans mon Panthéon. Mais au sortir de sa maison, parcimonieusement ouverte aux visiteurs, quelques pas dans le jardin, dans l’allée en berceau qui domine la contrée, une minute… Moins ! vingt secondes… Et la foudre tomba… Je vois, je vois enfin !…

Qu’ai-je vu ? Le paysage, fort beau, n’est pas exceptionnel. La montagne, lointaine, ne terrasse pas ici par sa masse surhumaine. De larges horizons, un vaste champ de ciel, une terre riante qui s’incline à pentes douces, en abondants jardins et prairies, vers les rives du lac bleu, et, au fond du tableau, dans l’air humide et moelleux des matins de septembre qui avive les teintes, la frise panathéenne des grandes Alpes qui chevauchent, tumultueuses, mais au loin, comme l’orage amorti d’une Symphonie pastorale. Nulle trace de romantisme. C’est le grand paysage classique, d’avant Rousseau. L’harmonie pleine et calme, aux accords consonants, finement instrumentée, sans cuivres inutiles, bois et cordes, vision claire, dessin net, et raison voluptueuse… Pourquoi donc est-ce ici que la révélation m’est venue, ici, et non ailleurs ? Je ne sais. Mais ce fut un voile qui se déchire.

Romain Rolland, Les Trois éclairs, 1942

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